Le 14 avril 2026, CNews débarque chez Grasset, en deux temps. « Je tiens à remercier chaleureusement Olivier Nora, pour son engagement et pour le travail remarquable accompli durant toutes ces années au service d’Hachette Livre » commence Arnaud Lagardère, patron d’Hachette Livre. Ces quelques mots ouvrent le communiqué de presse, officialisant le départ du directeur des Éditions Grasset, filiale du groupe. Mais quelques phrases plus loin, il annonce son remplacement par Jean-Christophe Thiéry, qui a piloté CNews jusqu’en 2025.

Depuis la prise de contrôle de Louis Hachette Group par Vivendi, dont la famille Bolloré est le principal actionnaire, certains acteurs du monde de l’édition avaient craint de voir Olivier Nora quitter le poste qu’il occupait depuis 2000. Fayard, une autre maison possédée par Vincent Bolloré, avait subi un remaniement analogue en 2024 : Isabelle Saporta y avait été remplacée par Lise Boëll, proche du milliardaire d’extrême-droite et éditrice d’Éric Zemmour.

Nora, paratonnerre

D’autres, au contraire, avaient pu espérer que le grand éditeur et sa maison de la rue des Saints-Pères soient épargnés. Des autrices et auteurs Grasset avaient vu dans la figure d’Olivier Nora un paratonnerre, garant de leur liberté contre tout interventionnisme.

C’est finalement en pleine réunion des représentants, tandis qu’Olivier Nora et son équipe éditoriale présentent leur sélection pour la rentrée 2026, que le départ est officialisé par le premier groupe d’édition français. Le matin même, L’Express et Le Canard enchaîné avaient déjà annoncé la nouvelle, en avançant qu’Olivier Nora aurait été « licencié par Vincent Bolloré », suite à un désaccord sur le calendrier éditorial.

La fin de l’indépendance

Olivier Nora, qui travaille depuis plus de quarante ans au sein du groupe Hachette Livre, ayant dirigé successivement les maisons Calmann-Lévy et Fayard, a, quant à lui, exprimé sa fierté d’avoir pu porter les couleurs de la maison Grasset « en toute indépendance, depuis vingt-six ans ».

Le même communiqué de presse lui a désigné un successeur : Jean-Christophe Thiery, président de Louis Hachette Group et membre du Conseil de surveillance de Canal Plus, énarque passé par le ministère de l’Économie et des Finances, devenu en 2025 Directeur Général délégué d’Hachette Livre sans expérience préalable du monde de l’édition. Véritable « Bolloré Boy », il est reconnu pour sa loyauté envers le milliardaire ultra-conservateur.

De CNews à Grasset

Auparavant, Jean-Christophe Thiery a occupé le poste de gérant de la SESI, la société d’exploitation de la chaîne CNews, de juin 2020 à avril 2025. Or, durant son mandat, l’Arcom (l’autorité de régulation), à plusieurs reprises, a dû rappeler « fermement » à la chaîne « l’importance que revêt la lutte contre les préjugés sexistes ainsi que contre les préjugés à raison de l’origine ».

Extrait des procès-verbaux de la société éditrice de CNews

Sur un autre sujet, en novembre 2024, l’Arcom est allée plus loin et a sanctionné la chaîne à hauteur de 100 000 € (à verser au CNC) pour avoir présenté l’avortement comme  « la première cause de mortalité dans le monde ». À cette occasion, l’Arcom a pointé explicitement la responsabilité de dirigeants du groupe Canal Plus (notamment Gérald-Brice Viret, membre du directoire au côté de Maxime Saada) dans ces dérives.

De son côté, Jean-Christophe Thiery, pour l’exercice de ce même mandat à la tête de CNews, a été poursuivi et définitivement condamné le 27 janvier 2026 pour « diffamation envers une administration publique » dans le cadre de « l’Affaire de l’Ined » (l‘Institut national de la démographie). La plainte qui ici le visait solidairement avec Eric Zemmour portait sur des propos tenus en avril 2021 sur sa chaîne, au sujet des chiffres de l’immigration.

Liberté d’expression

Selon la Cour, les mots employés à l’antenne imputaient à l’Ined de « falsifier volontairement et grossièrement les données qu’il publie (…) afin de présenter une image déformée et insincère de l’immigration en France ». Au terme d’un premier procès, où les accusés n’ont pas pu démontrer que l’Ined manquait de rigueur méthodologique, ou que ses chiffres étaient falsifiés, Jean-Christophe Thiery et Eric Zemmour ont été condamnés.

Par la suite, ils ont porté l’affaire devant la Cour d’appel, puis devant la Cour de cassation. Cinq ans après les faits, cette dernière a donc rejeté leurs ultimes requêtes et les a solidairement condamnés à verser 2 000 € à l’Ined. Au cours des débats devant ses différentes instances, les avocats de Jean-Christophe Thiery et d’Éric Zemmour ont régulièrement tenté, mais en vain, de montrer que les critiques contre les chiffres de l’Ined relevaient de la simple « liberté d’expression ».