Le 21 avril, les autrices et les auteurs de Grasset-Jeunesse, déstabilisés par l’annonce de l’éviction d’Olivier Nora, décident à leur tour de manifester leur inquiétude. Dans l’expectative, puisqu’aucune décision concrète n’a été formulée quant à l’avenir de Grasset-Jeunesse, ils publient une tribune dans laquelle ils mettent en garde sur la nécessité de respecter et de ne pas dénaturer une maison unique et rappellent la fragilité de leur statut.
Grasset-Jeunesse existe depuis plus de cinquante ans. Elle abrite une collection de livres riches et variés, éditant et rééditant des classiques de la littérature jeunesse et une collection de livres contemporains. En ouvrant également sa porte à des jeunes autrices et auteurs, elle leur permet, pour la première fois, de publier leurs livres, confortant son souhait de garder ainsi une ligne éditoriale entre richesse du patrimoine, auteurs installés et émergents. Un catalogue précieux, porté par Valéria Vanguelov et Olivier Nora depuis plus de vingt ans qui permettaient jusqu’alors de maintenir les fondations d’une maison accueillante et solide, ouverte à la rencontre et s’en nourrissant.
Une liberté incarnée mais menacée
Les autrices et les auteurs se sont mobilisés en pointant tout d’abord du doigt le climat d’incertitude et d’angoisse dans lequel le prétendu limogeage d’Olivia Nora les a plongés. « Prétendu », oui, car le licenciement d’Olivier Nora n’est pas effectif. Alors que faire ? Que dire ? Que demander ? Et à qui ? Cet événement rend aujourd’hui encore plus aiguë l’urgence à faire bouger les lignes du métier d’artiste-auteur face à la pression des géants. Les autrices et les auteurs souhaitent avant tout être protégés. Protégés contre le risque de voir leur statut fragilisé, protégés face à leur crainte d’une perte de diversité et de pluralité d’expressions artistiques.
Car la liberté de création ne se résume pas à une liberté d’expression abstraite. Elle s’inscrit dans le concret d’une production. Les autrices et auteurs « jeunesse » sont bien placés pour le savoir : leurs ouvrages ne sont pas le simple vecteur d’une expression, ils sont des objets en soi, tous différents selon la maison d’édition où ils seront publiés.
Contrairement à un roman qui, quel que soit son aspect, restera inchangé quant à son propos, le livre jeunesse illustré, lui, ne trouve son réel aboutissement que dans la forme qu’il prendra. La création passe avant tout par la rencontre : la rencontre entre l’éditeur, l’auteur et l’illustrateur, mais aussi la rencontre entre un texte et des images, celle d’une maquette et d’un objet – le livre – dans lequel la création va s’incarner. L’aboutissement d’un projet, sa singularité, sa valeur artistique tient fondamentalement à la qualité de cette rencontre, qui, comme toute belle rencontre, est rare et précieuse.
Ne pas fragiliser un équilibre déjà précaire
Les auteurs jeunesse sont habitués à travailler pour plusieurs maisons – par nécessité, certes, mais aussi par choix. Publier, c’est co-construire avec la maison d’édition qui les accueille. Et pour que leur projet se transforme en l’ouvrage tel qu’ils l’avaient rêvé, il faut être sûr que ce projet sera entre de bonnes mains. Il n’y a qu’en tissant un lien de confiance et en dialoguant avec leur éditeur qu’ils pourront le savoir, et si chaque maison d’édition est unique, c’est bien que la personnalité de chaque éditeur est unique aussi.
Il est des maisons dans lesquelles on se sent mieux que d’autres, des maisons qui prennent leur travail au sérieux, bénéficient de la liberté nécessaire à toute création digne de ce nom, des maisons qui ne brident ni ne briment, mais épanouissent. Grasset-Jeunesse est de ces maisons. Y entrer, c’est réfléchir de manière singulière à un livre comme un objet artistique qui n’aurait pas été possible ailleurs ; c’est faire prendre vie à des créations littéraires de qualité, toujours à plusieurs mains, mais dans un mouvement unique. Tout cela repose sur un équilibre, un équilibre fragile, qui vite peut devenir précaire.
Cette fragilité tient à la nature de cet équilibre et fait écho à la fragilité même des acteurs du paysage éditorial français. À commencer par celle des autrices et des auteurs, dont le parcours est baigné d’incertitudes, de doutes et de précarité ; incertitudes quant au devenir de leurs ouvrages, doute quant à la possibilité de pouvoir continuer à avoir le choix des maisons qui sauront les exaucer, précarité du statut et de la rémunération.
La précarité pécuniaire est la plus visible ; pas de continuité de revenus, temps de travail de création non rémunéré, avances de droits d’auteurs faibles, faibles rémunérations pour des créations qui prennent pourtant des mois à se réaliser, voire des années… Alors, on pourrait se dire : c’est un choix ! Mais qu’en est-il, de ce choix, lorsque les auteurs ne sont protégés par aucun statut social réel ?
Qu’en est-il si aucune clause de conscience ne vient nous laisser la liberté de décider du sort de nos ouvrages ? Qu’en est-il si la possibilité de choisir s’effrite à mesure que s’effritent les structures mêmes de production ? Un effritement paradoxal qui se traduit à la fois par une concentration toujours plus grande qui oblige les maisons d’édition à se faire racheter par de grands groupes, et par l’éparpillement d’une myriade de petites structures, indépendantes certes, mais à l’économie fragile et à la capacité limitée. Notamment, disons-le, celle, parfois, de payer correctement les auteurs.
Pas de liberté de création sans dignité du travail
Grasset-Jeunesse est un cas spécifique : une petite maison au sein d’une grande maison, au sein d’un groupe. Et pourtant, un fonctionnement à taille humaine, où ceux qui y travaillent peuvent s’exprimer et permettre aux autres de s’exprimer. Grasset-Jeunesse est une chance. Être publié, aussi, est une chance, paraît-il. Mais le travail des auteurs devrait-il reposer sur cela, la chance ? Fermer la porte de cette maison d’édition ou la dénaturer, ce serait supprimer une opportunité pour les artistes-auteurs de se faire publier alors qu’il est déjà compliqué de l’être, et que les maisons d’édition ne sont pas interchangeables. La liberté – concrète – d’expression n’est, à la fin, que l’addition des espaces de liberté et de création où elle peut s’exprimer du mieux possible.
Si l’un de ces espaces vient à se restreindre ou disparaître, c’est l’ensemble du paysage éditorial qui s’en trouve amoindri. Si un espace aussi singulier que Grasset-Jeunesse est altéré, c’est l’impossibilité pour les autrices et les auteurs de produire des ouvrages qui n’auraient pas pu exister ailleurs. Et l’on en vient alors au point ultime de la précarité du travail, des travailleuses et des travailleurs dans un monde de capitalisme néo-libéral : l’aliénation.
Car, si nous sommes pauvres, au moins soyons dignes ! L’un des pires maux, de ceux qui nous rongent tous, travailleuses et travailleurs, quel que soit le secteur d’activité – ouvrier comme cadre, secteur primaire comme tertiaire, agriculteur comme professeur… –, c’est l’absence de maîtrise du résultat final de son labeur et la perte du sens de ce que l’on fait et produit.
Souhaiter être correctement rémunéré, bénéficier d’un statut qui protège et permet de travailler dans de bonnes conditions et avoir la main sur notre labeur et ses fruits, éviter tout dévoiement contraire à notre conscience, c’est ce qui fait des auteurs des travailleuses et des travailleurs comme les autres, ni plus ni moins, avec des spécificités liées à leur activité.
Ne plus pouvoir être publié tel qu’on l’entend, perdre la main sur la destinée de ses projets, confier ces mêmes projets à des mains irresponsables qui les dénatureraient, c’est perdre la possibilité d’être fier de son travail – et d’un travail bien fait –, la possibilité de s’y reconnaître et, finalement, oblitérer tout ce pourquoi l’on travaille et l’on vit : le sens.