Retour sur les débuts du mouvement. L’histoire inédite d’une étincelle.
C’est par voie de presse que la plupart des autrices et auteurs Grasset apprennent le licenciement. Olivier Nora, qui les suit depuis parfois plusieurs décennies, ne sera plus à son poste pour accueillir leurs prochains textes. Pour finaliser l’édition de ceux qui lui ont déjà été confiés, ou pour accompagner la sortie de ceux qu’il s’apprêtait à publier. Le travail d’écriture est solitaire : la relation d’une autrice, d’un auteur à son éditrice ou éditeur n’en est que plus précieuse. La rupture de ce lien, brutale et sans justification, est vécue comme un choc.
La mainmise d’un actionnaire
« Olivier Nora est licencié, qu’est-ce que tu comptes faire ? » L’écrivaine Colombe Schneck est dans le métro lorsqu’une amie autrice lui envoie ce texto. Il est 13 h 30 le 14 avril, le départ de son éditeur vient d’être annoncé par Hachette. Un ami avocat, qu’elle contacte immédiatement, lui propose d’organiser une réunion le lendemain soir, chez elle. Objet : parler des différents recours que peuvent avoir les autrices et auteurs face à la mainmise d’un actionnaire sur leur maison d’édition.
C’est pour préparer cette discussion que la boucle WhatsApp, qui finira par réunir plus de 250 autrices et auteurs Grasset, est créée. Au départ, Colombe Schneck n’y ajoute que cinq ou six personnes qu’elle connaît.
Premier message
« Chers autrices et auteurs Grasset,
Suite à l’éviction d’Olivier Nora, réfléchissons ensemble à une action collective afin de récupérer les droits de nos livres et qu’ils ne soient plus exploités par Hachette.
Pour ceux que cela intéresse, retrouvons-nous demain chez moi à 18 h 30. Pour ceux qui ne peuvent être présents, informations à suivre sur ce compte.
Bien amicalement,
Colombe Schneck »
Un manifeste
La boucle WhatsApp s’étoffe d’heure en heure, de nouveaux membres la rejoignent en continu. À 17 heures, elle compte déjà 60 participantes et participants. « Qu’est-ce que tu comptes faire ? » Cette question, chacune et chacun y est confronté, ce soir-là. L’action collective s’impose comme seule réponse possible. Sur la messagerie, l’ébullition est telle que la réunion du lendemain soir semble encore trop lointaine. Colombe Schneck propose aux personnes disponibles de la retrouver chez elle, le soir même, pour commencer à réfléchir à une ligne de conduite. Anne Berest, Virginie Despentes, Tania de Montaigne, Vanessa Springora : les autrices qui répondent à l’appel ne se connaissent pas toutes. Autour d’une omelette, elles écrivent la première version d’un manifeste annonçant un départ collectif des éditions Grasset. Cette trame sera débattue, complétée et modifiée le lendemain, au café Beaubourg, par une soixantaine d’autrices et auteurs.
Diversité
À la fin de la soirée, le texte recueille 115 signatures. Le manifeste est envoyé à l’AFP vers minuit, et repris en intégralité le lendemain après-midi par le journal Le Monde, quelques heures avant l’inauguration du Festival du Livre de Paris. Une date symbolique pour le milieu de l’édition. Deux jours plus tard, le manifeste affiche plus de 250 noms.
La diversité des signataires a beaucoup été commentée. On a souligné l’antipathie notoire des uns pour les autres, les oppositions idéologiques surmontées pour la cause : celle de l’indépendance éditoriale. Mais aussi, plus généralement, celle des autrices et des auteurs. Ce n’est plus seulement une « affaire Grasset », toutes et tous voient dans cette crise l’opportunité d’élargir le débat à la question du droit d’auteur et du contrat d’édition. Le premier élan provoqué par le limogeage d’Olivier Nora évolue : les revendications communes s’articulent autour du statut professionnel des autrices et des auteurs.